Ce que révèle la manifestation des Gilets Jaunes

Publié le par Frédo45

Tout d'abord, je tiens à signaler que je n'ai pas manifesté auprès des Gilets Jaunes. Si je comprends leur colère, je refuse de manifester aux côtés des militants de Debout La France ou du FN. Cependant, cette manifestation révèle une fracture dont j'ai déjà évoqué l'existence sur ce blog : la fracture territoriale. Elle révèle aussi la défiance des Français envers les corps intermédiaires, défiance orchestré par le pouvoir. 

En effet, bien que le gouvernement minimise la portée de cette manifestation en livrant des chiffres incroyablement bas au regard des rassemblements observés çà et là, cette journée de mobilisation est une réussite pour les "organisateurs". Elle révèle surtout la scission entre deux France que tout oppose : celle des métropoles qui ont bénéficié des lois de décentralisation et celle des provinces qui a vu fuir emplois, médecins et services publics. 

De quoi le gilet jaune est-il le symbole ?

Une France fracturée

Cette dernière se sent aujourd'hui abandonnée par un Etat-nation de plus en plus affaibli politiquement et déconnecté par des institutions obsolètes. Ce n'est pas une affaire de prix du carburant comme le répètent les manifestants. Le gazole a déjà atteint de tels tarifs, même si les raisons n'étaient pas les mêmes. En effet, il est bon de rappeler que lorsque son prix avait grimpé si haut, le prix du baril était de 120 dollars alors qu'il n'est que de 70 aujourd'hui. Non, les raisons de la colère se situent bel et bien dans le déclassement ressenti, à juste titre par la France des villes moyennes et des campagnes. 

Lé décentralisation a été menée de façon complètement absurde en ne répondant qu'à des impératifs budgétaires plutôt qu'à des objectifs qualitatifs. Et l'on demande aujourd'hui à des personnes qui souffrent du manque d'emploi, des fermetures de maternité (comme au Blanc, à Pithiviers, à Dié ou à Decazeville), de l'absence de médecins spécialistes voire généralistes, de payer plus cher (hausse des carburants, limitation de vitesse et amendes qui vont avec, contrôles techniques plus fréquents et plus onéreux...) pour des déplacements qu'ils n'avaient pas à effectuer il y a encore 20 ans. Ce sentiment d'abandon est la première cause de ces manifestations sauvages. Pourtant, des indicateurs auraient dû mettre la puce à l'oreille des responsables politiques. Le premier d'entre eux est les scores du Front National (devenue Rassemblement National) dans les campagnes et les petites villes. Mais étant donné que celles-ci ne représentent qu'un nombre limité d'électeurs, les partis politiques s'en sont clairement désintéressé. Et les premiers partis en cause sont les partis de gauche ! Qu'une formation comme les Républicains ou La République en marche s'en désintéressent est assez logique sur le plan idéologique. Ils sont libéraux et capitalistes. Le libéralisme entretient l'idée que les marchés se régulent et que l'Etat n'a pas à intervenir sauf pour le régalien. Si les campagnes doivent mourir sur l'autel de la concurrence, c'est une forme d'ordre naturel pour le libéral. Pour le capitaliste, il en va de même. Qu'est-ce que le capitalisme si ce n'est l'agglomération des capitaux afin d'augmenter les unités de production et la productivité ? Dans un monde libéral et capitaliste, non réglementé, les campagnes, où les artisans et les petites usines pullulaient, ne pouvaient pas résister, si ce n'est par la volonté de leurs habitants de conserver ce qui fait que la France est ce qu'elle est : ses 36.000 communes et sa ruralité.

Non, les premiers mis en cause sont bel et bien les partis de gauche, PS en tête ! Ce dernier a tant abandonné les campagnes et les ouvriers que c'est à demander ce qu'il a encore de gauche en son sein. Aujourd'hui, ses ouvriers, ses retraités abandonnés votent à l'extrême-droite, rejetant la faute sur les étrangers, aussi facilement qu'ils oublient que les responsables sont à la tête des grandes multinationales.

Des médias déconnectés

Un autre indicateur de cette France qui se sent oubliée et il va vous paraître saugrenu mais c'est le journal télévisée de Jean-Pierre Pernault ! Quoi ? Un homme de gauche comme toi qui évoque ce JT populiste et droitier ? Oh ! Ne vous méprenez pas, je ne fais pas l'apologie de son contenu apeurant, anti-migrants et ultra-sécuritaire. Mais j'analyse son succès par le plaisir qu'ont les Français de province de voir sur les antennes d'un média national des reportages qui parlent de leur vie et de leur région. "Le plus beau village de France" ou encore la série de France 3 "Meurtres à..." démontrent, par leur succès, le volonté des provinciaux que l'on parle de leur région, d'une façon ou d'une autre dans les médias nationaux. De même, les journaux qui résistent à la crise que connaît la presse écrite, sont les journaux locaux. Si on observe les ventes région par région, on remarquera que les grands quotidiens nationaux n'arrivent que rarement en tête. Il n'y a qu'à observer les ventes d'un quotidien comme Ouest France, bien qu'en baisse, pour s'en rendre compte. Et le traitement des manifestations de gilets jaunes fait par les chaînes d'information renforce cette idée que la décentralisation a été d'autant moins bien menée que les médias sont demeurés à grande majorité parisiens. Ainsi, alors qu'un français sur 8 habite en Région Île de France, 3 journalistes sur 4 y habitent. Et il n'y avait qu'à écouter les invités "experts" sur les plateaux des chaînes de télévision pour s'en rendre compte. Ceux-ci évoquaient un échec. Pourquoi ? Parce qu'à Paris, les manifestations ont été rares et contenues ? Oui. C'est ça et c'est malheureux. Comment se fait-il qu'aucune rédaction ne se soit dit que face à un mouvement provincial, il était logique de délocaliser certaines émissions pour se tenir au plus près de l'information ? Plus que les responsables politiques, qui conservent des attaches locales, le monde journalistique apparaît complètement déconnecté du peuple. Cet désintérêt pour la France profonde accentue ce sentiment d'isolement de la France périphérique et rurale. 

Des corps intermédiaires affaiblis

Dernier point qui explique que des mouvements spontanés et sauvages se multiplient, la défiance envers les corps intermédiaires. "Pas de banderoles syndicales !" entendait-on... Ca tombe bien, les syndicats n'avaient pas trop envie de se rendre sur des manifestations déjà récupérées par l'extrême-droite de Nicolas Dupont-Aignan et de Marine Le Pen. 

Mais cela démontre que les Français, salariés en tête, ne font plus confiance à leurs représentants. La faute à qui ? Certainement en premier lieu aux syndicats eux-mêmes et à leur proximité avérée ou supposée avec certains partis politiques. Mais pas seulement. La responsabilité incombe grandement aussi aux dirigeants successifs de notre pays. A de multiples reprises, ils ont montré leur mépris pour les syndicats et leurs adhérents. Du "Ce n'est pas la rue qui gouverne" au récent "90 % des enseignants soutiennent ma politique" de Blanquer, les gouvernants n'ont eu de cesse de railler la rue, de minimiser la portée des manifestations organisées par les syndicats. De telle sorte qu'aujourd'hui, les Français ne croient plus à l'efficacité de la grève et de la manifestation traditionnelle. Ils ont compris que les gouvernements ne souhaitaient plus négocier avec les représentants du personnel, en faisant croire à une volonté de parler de façon plus directe à la population. Pour l'occasion, je tiens à faire un rappel sur les taux de participation aux élections afin de mettre en perspective le procès en illégitimité des syndicats :

- Présidentielles : 78 % (1er tour) ; 75 % (2ème tour).

- Municipales : 64 % (1er tour) ; 62 % (2nd tour).

- Professionnelles : 43 % (privé) ; 53 % (public).

- Législatives : 49 % (1er tour) ; 43 % (2nd tour).

- Régionales : 49 % (1er tour) ; 59 % (2nd tour).

- Européennes : 42 %.

- Départementales : 51 % (1er tour) ; 50 % (2nd tour).

En un sens, les Français les prennent au mot en organisant des manifestations telles que celles des bonnets rouges, Nuit Debout ou aujourd'hui celle des Gilets Jaunes. Mais que se passera-t-il quand à leur tour, ils se rendront compte que ces rassemblements ne sont pas plus écoutés que leurs représentants syndicaux que le pouvoir décrédibilise en rappelant que la France est un pays où la proportion de syndiqués est faible mais en omettant de dire que les représentants du personnel sont souvent mieux élus que les députés ou eurodéputés ? Ils se porteront vers la violence, sans aucun doute ou le vote contestataire comme en Italie. Cette responsabilité est celle des responsables politiques au pouvoir incapables de servir au mieux les intérêts de TOUS les Français et pas seulement d'une frange d'entre eux, pour qui tout va bien déjà. A force de ne pas vouloir négocier, de réduire le champ d'action des corps intermédiaires (en fiscalisant par exemple la protection sociale au détriment d'une gestion paritaire) et de croire que l'élection présidentielle leur octroie les pleins pouvoirs sur 5 ans, ils recueillent aujourd'hui les fruits de leur arrogance. 

 

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